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Le grenier

Nous passâmes les cinq jours suivants à tenter de redonner aux armoires de la cuisine leur splendeur d’antan, et la réussite finale me surprit tout autant que ma tante. Côte à côte, nous regardions le résultat avec une fascination étrange. Nous étions littéralement crevées, mais fières d’avoir persévéré. Ma tante m’offrit d’aller manger au restaurant pour fêter notre réussite, mais je lui proposai plutôt une raclette à la maison ; l’idée de sortir ne m’enchantait guère. Elle comprit à mon air soudain plus triste que je n’étais pas encore tout à fait prête à réintégrer le monde des vivants. Elle me sourit tendrement avant d’accepter mon offre. J’adorais cette femme qui savait si bien me comprendre sans que j’aie besoin de m’expliquer pendant des heures.

Je mis à profit le reste de la journée pour concocter un souper digne de ce nom. Il y avait déjà plusieurs jours que nous mangions des sandwichs et prenions des repas vite faits. Aujourd’hui, j’avais envie de mets plus recherchés et j’optai pour une raclette avec salade et dessert gourmand. Quand ma tante redescendit du deuxième, où elle avait dressé la liste des achats nécessaires à l’aménagement des chambres, elle s’arrêta sur le seuil de la cuisine, conquise.

— Dieu que ça sent bon ! Tu es toujours aussi bonne cuisinière, Naïla. Je me demande bien pourquoi tu refuses mon offre de t’installer ici pour de bon lorsque j’ouvrirai l’établissement.

Je lui offris mon plus beau sourire, mais lui dis que j’avais d’autres projets, me sentant vaguement coupable. Je lui promis tout de même d’y repenser sérieusement. Je n’avais pas envie de lui expliquer que je ne me croyais pas encore suffisamment solide pour m’établir dans un village où tant de souvenirs revenaient sans cesse me hanter. J’avais besoin de temps pour panser mes blessures et je désespérais d’y réussir dans un avenir rapproché.

Nous discutâmes de tout et de rien pendant le repas et le reste de la soirée. Nous nous couchâmes finalement vers vingt-trois heures, heureuses et habitées d’une motivation nouvelle après ces heures de détente bénéfique.

Les quatre jours suivants passèrent à la vitesse de l’éclair. Tatie allait partir pour un bref séjour à Québec afin de régler certains détails de la succession. Un notaire avait téléphoné dans la matinée et lui avait demandé de passer à son bureau. Elle n’en savait pas plus, sinon que c’était fort important et qu’il préférait ne pas en discuter par téléphone. Intriguée, ma tante lui avait promis de prendre rendez-vous. Après discussion, nous avions convenu que le plus tôt serait le mieux. Elle avait donc rappelé et bouclait présentement sa valise. J’étais occupée à peindre les murs de la salle de bain lorsqu’elle me rejoignit, la mine soucieuse.

— Je ne suis pas certaine que ce soit une bonne chose de te laisser seule ici pendant plus de vingt-quatre heures. Je m’étais promis de veiller sur toi et voilà que je t’abandonne pour deux jours.

Elle me parut vraiment inquiète et j’éclatai de rire. Je lui rappelai que j’avais passé les cinq derniers mois seule et que je me portais plutôt bien, compte tenu des circonstances.

Elle me répondit que son inquiétude ne concernait pas ma santé physique, mais plutôt mon besoin de compagnie, de nouveauté et de changement afin de chasser la grisaille et les idées noires. Je tâchai de la rassurer de mon mieux.

— Je sais très bien ce que tu veux dire, mais je ne pense pas que cette période de solitude puisse me faire de mal. C’est vrai que je devrai reprendre une vie normale un jour ou l’autre, mais rien ne presse. Et puis, je ne crois pas que j’aurai réellement le temps de m’apitoyer sur moi-même puisque tu me quittes en prenant bien soin de me laisser une jolie montagne de tâches à accomplir.

J’accompagnai ma dernière remarque d’un clin d’œil et de mon plus beau sourire. Elle me le rendit sans hésiter, avec un soupir de soulagement en plus. Je ne voulais surtout pas qu’elle passe les jours suivants à se morfondre sur une hypothétique possibilité de déprime en son absence. Sa sollicitude me touchait énormément, mais je savais, mieux que quiconque, que j’étais en voie de remonter la pente et que certaines étapes devaient être franchies en solitaire. Nous bavardâmes, le temps que je finisse les deux derniers murs. Après que j’eus rangé mon matériel, nous soupâmes, puis nous couchâmes tôt. Je dormis comme un loir.

À mon réveil, la journée s’annonçait froide et humide. La pluie cinglait les vitres de la salle à manger et le vent soufflait en rafales, courbant les arbres. Je m’étais levée de bonne heure, en grande forme, mais la vision de ce déchaînement des éléments avait quelque peu refroidi mes ardeurs. Dans la cuisine fraîchement remise à neuf, je me versai une tasse de café et entrepris de me préparer à déjeuner. Le temps que je consacrai à la cuisson de mes saucisses me permit de réfléchir à mon emploi du temps de la journée.

Nous avions beaucoup avancé ces derniers jours et il ne restait plus que des rénovations pour le rez-de-chaussée et l’étage supérieur. Chaque pièce avait été débarrassée de tout élément inutile. Il ne restait que les meubles et quelques rares accessoires antiques que Tante Hilda désirait conserver pour donner du cachet à son établissement. Je ne me sentais guère d’attaque pour le plâtre et la peinture, encore moins pour le décapage, même si je savais que je devrais m’y remettre tôt ou tard. Les travaux extérieurs étant hors de question, je ne voyais plus que le grenier pour meubler les heures à venir, même si le vent devait faire craquer les poutres de la charpente et hurler sans retenue dans les corniches. Je me hâtai de manger, soudain enthousiasmée par la possibilité de faire des découvertes intéressantes.

Dix minutes plus tard, j’étais fin prête et me dirigeais d’un pas décidé vers l’étage. L’accès au grenier se trouvait au centre du palier, juste au-dessus de l’amorce de la descente d’escalier. Je constatai que je ne pourrais pas atteindre la trappe sans un escabeau. Je redescendis donc chercher celui qui me servait pour peindre et l’installai juste sous l’ouverture. J’y montai et poussai vers le haut puis vers la gauche le panneau de bois. Mes efforts furent rapidement récompensés et le panneau glissa sur le côté, mais une épaisse couche de poussière me recouvrit pratiquement de la tête aux pieds. Je suffoquai presque sous cette avalanche et me mis à tousser. Je me retrouvai en équilibre précaire sur l’avant-dernière marche et faillis tomber. Je me rattrapai de justesse au bord de la trappe. Reprenant mon souffle, j’attendis que le nuage de poussière se dissipe, puis montai sur la dernière marche et me hissai, ma lampe de poche à la main.

Sourire aux lèvres, je pensai soudain à ce que dirait Tatie si elle me voyait ainsi. Même si j’avais, selon moi, dépassé le stade de l’irresponsabilité depuis longtemps, elle ne manquait jamais une occasion de multiplier les conseils de sécurité et les recommandations. Ne pas prendre appui sur la dernière marche d’un escabeau y occupait une place de choix.

Une fois arrivée là-haut, je m’assis sur le bord de l’ouverture, les jambes dans le vide, et allumai la torche électrique. Je n’avais jamais pu mettre les pieds ici avant ce matin, le grenier étant, selon les paroles de mon grand-père, « un endroit pour caser les choses dont on ne savait que faire et non pour jouer ». C’était donc resté une place secrète à laquelle j’avais prêté, au cours des années, de multiples fonctions étranges, à l’instar du caveau dehors. Je n’avais donc aucune idée de ce qu’elle pouvait renfermer et je me sentais comme une enfant devant l’entrée de la caverne d’Ali Baba.

Je regardai autour de moi, cherchant une ampoule électrique. Je promenai le faisceau de la lampe un peu partout, inspectant le plafond cathédrale, mais je dus me rendre à l’évidence : on n’y avait pas installé l’électricité. Je redescendis donc chercher une rallonge, ainsi qu’une lampe comme celle qu’utilisent les mécaniciens. Je fixai cette dernière à l’une des poutres en pente du toit. La lumière qu’elle diffusait me permettrait au moins de me frayer un chemin parmi la multitude de caisses, de coffres, de boîtes, de meubles et d’autres objets qui occupaient cet espace immense. Autour de moi, chaque centimètre carré du plancher était utilisé à pleine capacité. Je compris que si le reste de la maison était si encombré, c’est qu’il n’y avait plus de place ici pour les objets considérés comme inutiles. Et moi qui croyais que nous avions abattu le plus gros du travail !

Si je débordais d’enthousiasme quinze minutes plus tôt, je ne savais plus où donner de la tête à présent. Je ne pourrais rien descendre seule et devrais obligatoirement attendre Tatie pour m’aider. Je choisis donc de faire un tri préliminaire. Ne sachant encore une fois par où commencer, je fermai les yeux, tournai sur moi-même une trentaine de secondes et les rouvris. La pile de boîtes à mes pieds serait le premier pas de mon retour dans le passé.

Les quatre premiers cartons n’offraient rien d’intéressant. Deux débordaient de vieux Almanachs du peuple et de Sélections du Reader’s Digest datant de près d’un demi-siècle, les deux autres de vieilles revues. Les trois cartons suivants contenaient également de vieux Sélections. J’entrepris d’empiler les boîtes au bord de l’ouverture afin de me frayer un chemin vers l’amorce du toit, haute de seulement une trentaine de centimètres, près de cinq mètres plus loin. Je mis environ deux heures à trier le premier quart de la pièce. Je trouvai surtout du vieux matériel scolaire, des bandes dessinées, des livres portant sur les sujets les plus divers, de la cuisine à la chasse, en passant par la couture et l’éducation des enfants, ainsi que deux petites caisses de comic books américains.

Le second quart fut beaucoup plus intéressant. Il y avait surtout des meubles anciens qui pouvaient avoir une certaine valeur. La plupart étaient remplis de vêtements, de chapeaux, de souliers, de vieux manteaux et d’autres frusques d’un autre âge. Il y avait des centaines de morceaux et ce fouillis avait quelque chose de fascinant. Comme si la vie de Tatie et de mon grand-père, ainsi que celle de mes aïeux, se reconstituait devant moi à partir de ces simples pièces de tissu et de leurs accessoires. Je pouvais presque les voir danser, se promener, vieillir sous mes yeux. Je me surpris un instant à espérer pouvoir revivre ces temps passés et je dus faire un effort pour revenir à mon occupation première.

Je trouvai également un coffret de taille moyenne, débordant de bijoux, de colliers, de parures de tête, d’épingles à cravate et de boutons de manchettes, que je mis de côté. Peut-être contenait-il des pièces qui, sans avoir une valeur monétaire, aurait une valeur sentimentale pour Hilda. Je me devais de lui demander.

Je descendis dîner vers onze heures trente. J’avalai un sandwich au jambon et quelques tranches de cheddar avant de remonter en hâte, un lait au chocolat dans une main et quelques biscuits maison dans les poches. Je me remis à la tâche avec une énergie nouvelle et l’espoir de fascinantes découvertes.

Le troisième quart ne me permit pas de mettre la main sur un coffre au trésor ou une carte y menant, mais plutôt sur des pots de conserve en verre, de vieilles bouteilles de boissons gazeuses ou de boissons alcoolisées, certaines encore à demi-pleines, une incroyable quantité de vaisselle, des aiguières, des pots de chambres et d’authentiques crachoirs. Des draps, des courtepointes et des couvertures de laine emplissaient deux grands coffres de pin massif. Quatre chaises capitaine, une chaise haute, une table basse et un vieux poste de radio étaient empilés, pêle-mêle, dans un équilibre précaire. Je découvris également une peau d’ours miteuse et une tête d’orignal mal empaillée. Je n’avais pourtant aucun souvenir d’un grand-père chasseur. On trouvait décidément de tout.

Il était près de quatre heures lorsque j’entamai la dernière section du grenier et la fatigue commençait à se faire dangereusement sentir. La poussière me collait à la peau et j’avais une multitude d’égratignures et d’ecchymoses dont je ne connaissais pas toujours l’origine. Je soupirai, n’étant pas certaine que la poursuite de ce tri me serait bénéfique. Je continuai tout de même, espérant qu’il y aurait davantage de meubles, ces derniers ne demandant, contrairement aux boîtes, ni attention minutieuse, ni déballage.

Mon souhait fut en partie exaucé puisque je mis au jour deux brancards de lit, une table en pièces détachées, deux tabourets, une berceuse, un meuble tourne-disque, un gramophone, un vieux téléphone et une horloge grand-père. Combien de générations avait-il fallu pour amasser une aussi jolie collection d’objets hétéroclites ? Il valait probablement mieux que je ne le sache pas.

Il ne me resta bientôt plus que quatre grandes malles de voyage et une dizaine de caisses de plastique plus récentes, que j’avais mises de côté plus tôt. Leur aspect neuf m’avait convaincue que leur contenu n’aurait probablement rien de fantastique. De fait, elles débordaient de décorations de Noël. Elles avaient dû être rangées là avant que grand-père ne soit plus en mesure de les ressortir lui-même. Il me faudrait demander à Hilda si elle voulait les conserver ou les donner à des œuvres de charité.

Je me tournai finalement vers les malles, que je tirai une à une vers la lumière, en repoussant des meubles et des cartons vers le fond. Trois se laissèrent glisser sans problème, mais la quatrième, plus lourde, opposa une forte résistance. La poignée à son extrémité cassa alors que je la tirais vers moi, et je me retrouvai sur le dos, ma tête heurtant une pile de cartons, qui dégringolèrent et répandirent leur contenu sur le sol poussiéreux. Je poussai un soupir résigné et me relevai. Je regardai la récalcitrante et lui tirai la langue, exaspérée. Je n’avais nulle envie de me battre avec cette masse inerte pour l’instant. Je reportai mon attention sur celles que j’étais parvenue à déplacer.

Le couvercle de la première s’ouvrit sur des vêtements pour enfants, de tous les styles et de tous les âges, ainsi que sur des couvertures, des piqués, des couches lavables, de vieilles peluches et des jouets d’antan. Le parfait trousseau pour un nouveau-né du baby-boom d’après-guerre. La seconde et la troisième me firent aussi l’effet d’un trousseau, mais de jeune mariée cette fois : du linge de maison, de la literie, des vêtements de première nécessité, de la vaisselle et de la coutellerie de base, quelques chaudrons, et même un livre de recettes écrit à la main. Le Livre de la parfaite ménagère et La Mère canadienne et son enfant complétaient l’ensemble.

Je pensai soudain que cela devait être le présent de départ destiné à Hilda si elle s’était mariée. Je compris à quel point la déception avait dû être grande pour mon grand-père et sa femme lorsqu’elle leur avait dit qu’elle préférait la vocation à la vie de famille. Ils avaient probablement rangé les malles au grenier, toujours intactes, témoins silencieux de leur désillusion. La vie réservait souvent de bien tristes surprises, refusant de se dérouler selon nos souhaits.

Je rabattis les couvercles, le cœur étrangement lourd. Je me demandai une fois de plus si Tatie avait parfois regretté d’avoir pris le voile. Avait-elle toujours été heureuse de cette vie de recluse ? J’avais de la difficulté à le croire, la liberté étant si chère à mon cœur. Et je ne le saurais probablement jamais puisqu’elle refusait de discuter de cette époque. Une petite voix me chuchotait à l’occasion que cette période cachait beaucoup plus de moments malheureux que de moments de bonheur, et je me demandais bien pourquoi.

Je reportai mon attention sur le dernier spécimen, mais non le moindre. Je voulus l’ouvrir, mais il me résista. Surprise, je m’agenouillai et regardai attentivement la serrure. Celle-ci était différente des trois autres et refusa obstinément de fonctionner lorsque j’essayai à nouveau. Je crus tout d’abord que je ne m’y prenais pas de la bonne façon, mais réalisai rapidement que ce n’était pas le cas. Pour la première fois de la journée, je me trouvais devant quelque chose de verrouillé. Je ne savais trop qu’en penser. Ma curiosité était attisée par la perspective d’une découverte intéressante… enfin !

En fait, depuis mon arrivée, je me refusais à croire qu’une vieille maison comme celle-ci ne me réserverait pas au moins une ou deux surprises au sujet de mes ancêtres et j’étais impatiente d’entendre le cliquetis du verrou. Autant que je pouvais en juger, il me faudrait mettre la main sur une vieille clé, d’un modèle probablement semblable à celui du secrétaire du rez-de-chaussée. Mais, même en réfléchissant, je ne me souvenais pas en avoir vu une autre depuis mon arrivée dans la maison. Je n’avais pourtant manqué aucune des journées de grand ménage et j’avais toujours été là quand on avait vidé les boîtes, les garde-robes ou les meubles. S’il y avait eu une clé, je l’aurais sûrement vue, à moins que…

Certains des agissements étranges d’Hilda me revinrent en mémoire et je me demandai soudain si ce n’était pas elle qui avait quelque chose à cacher. Cette pensée me troubla et je m’assis en tailleur, le dos appuyé à l’objet de mes spéculations. Se pourrait-il que la vie de ma chère tante ne soit pas aussi nette et claire qu’elle voulait bien le montrer ? Je fus prise de remords à la pensée de pareille énormité. Une petite voix me rappela cependant que Tatie avait quelquefois quitté avec précipitation la pièce que nous rangions et qu’elle avait toujours un objet dans les mains. Je ne réalisai que maintenant qu’elle revenait toujours les mains vides et la mine soucieuse. Ce qui m’avait paru sans importance sur le coup se révélait, en y pensant bien, s’être trop souvent produit pour tenir seulement du hasard.

J’éteignis la lumière et redescendis au rez-de-chaussée, l’esprit ailleurs. Une foule de questions se bousculaient dans ma tête. Je ne savais plus si je devais chercher une clé ou plutôt l’endroit où avaient disparu les objets que ma tante avait si judicieusement soustrait à ma curiosité. Je me fis machinalement à souper, mon esprit vagabondant d’une hypothèse à l’autre. Je mangeai sans appétit, élaborant une stratégie de recherche. Tout ce sur quoi je désirais mettre la main se trouvait probablement au même endroit. Je me mis donc à la recherche de ce dernier. Trois quarts d’heure plus tard, je dus me résigner à revenir m’asseoir à la table de la cuisine, bredouille. Il y avait bien la chambre de Tatie, dans laquelle je n’avais pas mis les pieds, mais je me refusais à une telle violation d’intimité. De toute façon, je doutais que quelque chose de compromettant s’y trouve ; elle était plus fine mouche que cela. Si elle désirait vraiment que je ne puisse pas voir ce qu’elle cachait, elle aurait choisi un endroit où je ne penserais pas aller, en cas de soupçons.

Cela me rappela un incident, survenu quelques jours plus tôt, alors que nous dressions la liste des travaux à planifier. Lorsque j’avais mentionné le placard sous l’escalier, Hilda m’avait répondu que celui-ci ne devait rien contenir de particulier, hormis des balais, des serpillières, des seaux et des vadrouilles. Rien donc que nous devions trier ou qui puisse nous être utile, puisque nous avions chacun de ces objets à l’état neuf dans le placard de la cuisine. Comme je m’étais permis d’insister, sous prétexte qu’il faudrait bien le faire un jour, elle m’avait répondu qu’elle ne voyait pas ce qui pressait tant, qu’elle pourrait toujours y voir une fois le gîte ouvert. Le ton de sa voix m’avait surprise puisqu’Hilda avait pris celui qui ne souffrait aucune discussion. Je me souvenais m’être dit alors que c’était bien du bavardage pour un simple placard à balais.

Tout en jonglant avec ces événements, je me levai et me rendis au salon. Le rangement passait presque inaperçu ; nous avions empilé plusieurs boîtes destinées aux organismes de charité devant sa porte. C’est également Tatie qui avait choisi cet endroit, prétextant que ce coin inutilisé ne pouvait recevoir aucun meuble, de toute façon. J’entrepris sur-le-champ de dégager son ouverture. Je tentai de faire jouer le pêne, mais sans y parvenir. J’allai chercher ma lampe de poche et m’accroupis de façon à ce que mes yeux soient à la hauteur du mécanisme de fermeture. J’éclairai la fente entre la porte et la paroi, tentant de voir ce qui pouvait bloquer. Je compris bientôt ce qui clochait et courus à la cuisine chercher un couteau à beurre.

De retour, je glissai la lame vers le haut, dans l’espace vide. J’entendis immédiatement le bruit caractéristique du pêne qui se soulevait et je pus ouvrir sans problème. J’examinai ensuite le mécanisme ; je ne m’étais pas trompée. La poignée ressemblait à toutes celles qui fermaient les garde-robes de cette maison. La différence, dans ce cas-ci, c’est que ce dispositif ancien avait été posé à l’intérieur du réduit, de telle sorte qu’il s’enclenchait automatiquement quand on fermait la porte, qui semblerait toujours coincée pour celui qui ne connaissait pas son secret. Cette façon de faire, extrêmement ingénieuse, me laissa interdite de par sa signification ; ce placard avait été conçu pour éviter son ouverture par hasard. Cela impliquait nécessairement que l’on voulait cacher son contenu. Je me demandais, plus que jamais, ce que l’on voulait tant passer sous silence. Le fait est que je n’allais pas tarder à le découvrir.

Je promenai le faisceau de la lampe à l’intérieur et ne vis d’abord rien qui ne différât de ce qu’Hilda avait d’abord mentionné : deux balais, un seau et une vadrouille, de vieilles chaussures et un aspirateur d’un autre âge. La déception s’empara lentement de moi et je me sentis idiote. À vingt-cinq ans, se comporter ainsi relevait de l’enfantillage. Je me retournais pour quitter l’embrasure lorsqu’un rayon de lumière, provenant d’une fenêtre du salon, accrocha au passage un objet scintillant. Je me penchai pour mieux voir et aperçus une masse sombre derrière les fils de coton de la vadrouille. Je me hâtai de pousser celle-ci et dégageai un carton à chaussures, duquel pendait une chaînette en argent. Je sortis du placard, le verrou reprenant sa place dans un cliquetis, et me dirigeai vers ma chambre, dans l’appartement contigu. Je m’assis sur mon lit et déposai, avec une excitation mêlée d’appréhension, la boîte sur l’édredon.

Je ne comprenais pas pourquoi je me sentais si anxieuse ; la boule dans mon estomac n’avait pas de raison d’être. Après tout, cette pièce avait probablement perdu sa vocation première, il y a bien des années, avec la fin de la guerre. Je me trouvais sûrement en présence d’un autre carton sans intérêt. Pourtant, une sensation inhabituelle s’était emparée de moi, comme si quelque chose dans cette boîte m’attirait, sans que je sache quoi ni pourquoi. J’avais peine à décrire ce sentiment, qui ne ressemblait à rien de ce que je connaissais.

Je soulevai enfin le couvercle. Outre la chaînette en argent, il y avait une petite pile de lettres retenues par un élastique, un coffret d’environ dix centimètres sur quinze, en argent également, et un paquet d’une dizaine de photos. Je regardai d’abord celles-ci avec intérêt. Toutes en noir et blanc, elles représentaient trois femmes à des moments divers de leur vie. Si je connaissais deux d’entre elles pour les avoir côtoyées, ma tante et ma mère, la troisième m’était inconnue. Son visage me sembla tout de même familier et, en y regardant de plus près, je constatai que la ressemblance entre elle et Hilda était frappante. J’en déduisis que ce devait être sa mère, cette étrange femme dont personne ne voulait jamais parler. Il y avait également la photo d’un inconnu, un homme dans la vingtaine, beau mais drôlement vêtu, comme s’il débarquait tout droit d’une fête médiévale.

Le dernier portrait n’était pas une photo, mais une peinture sur un médaillon de bois fort mince de sept centimètres sur cinq. Je savais, pour en avoir vu dans certains musées, que c’était ce que l’on appelait une miniature. Le moyen que nos ancêtres avaient trouvé pour conserver près d’eux, en permanence, les êtres chers partis au loin ou disparus. J’examinai avec stupeur la jeune femme qui me souriait ; si j’avais tenu un miroir à la main, la ressemblance n’aurait pas été plus parfaite. Elle avait les cheveux noirs, coiffés selon une mode depuis longtemps passée, et portait une robe très chic pour ce que je pouvais en juger, ne voyant que le haut du corsage. Mais ce sont ses yeux qui me donnèrent la chair de poule, des yeux que je ne connaissais que trop. Je tournai la pièce, les mains tremblantes, et vit l’inscription, 1759, de même que le nom de l’artiste, William. Comment se pouvait-il que je n’aie jamais été mise au courant de ce portrait alors que la ressemblance était si frappante ? Pourquoi ne m’avait-on pas permis de le voir ? Il y avait décidément un mystère dans la famille et je désirais plus que jamais savoir de quoi il retournait.

La chaîne en argent, un bijou très ancien, soutenait de curieux pendentifs : une pierre ronde et lisse qui, bien que noire, semblait contenir d’autres couleurs en filigrane avec, de chaque côté, deux petites pierres, l’une d’un blanc transparent aux reflets bleutés, l’autre d’un noir intense et mat. Je n’avais jamais rien vu de semblable. Ou plutôt si, il y a un instant. Je repris la miniature, repérant tout de suite le bijou au cou de la jeune femme. Je revins en hâte aux photos de mes aïeules, les examinant de plus près. Ne pouvant confirmer mon impression, je courus chercher une loupe. Si je ne vis pas le collier au cou de ma tante Hilda, je le retrouvai autour de celui de sa mère et de la mienne. Restait à savoir si l’on avait copié plusieurs fois le modèle ou si je tenais bel et bien l’original. Que représentait donc ce bijou pour que les femmes de la famille se le soient transmis pendant plusieurs générations, plus de deux siècles en fait ? Je regardai à nouveau dans la boîte, peut-être qu’une partie de la réponse s’y cachait…

Je choisis de jeter d’abord un coup d’œil aux lettres, réservant le coffret pour la fin. Il y en avait cinq, toutes très anciennes et jaunies par le temps. Je dépliai celle du dessus, découvrant une écriture fine et quasiment illisible. La signature au bas, Miranda, m’était inconnue. Je ne connaissais personne qui portait ce prénom parmi les gens de mon entourage ou mes ancêtres. Les quatre autres portaient le même autographe et la même écriture serrée. Mes yeux ne perçurent cependant que des caractères flous, mes paupières se faisant de plus en plus lourdes. J’étais trop épuisée par ma longue journée pour avoir envie de me lancer dans le décryptage de vieux documents. Ils pourraient fort bien attendre une nuit de plus avant de me confier leurs secrets. Je les remis à leur place et m’emparai du coffret.

Son ouverture m’arracha un cri de triomphe ; sur un lit de velours rouge reposait une clé ancienne, semblable à celle dont je croyais avoir besoin pour que le coffre au grenier me révèle son contenu. Il me faudrait tout de même attendre au lendemain matin ; la journée avait été riche en nouveautés, mais aussi en labeur et je me sentais plus lasse que je ne voulais l’admettre. Avec un soupir, je remis tous les éléments dans la boîte à chaussures et me rendis à la salle de bain. Une douche chaude me fit momentanément oublier mes découvertes et je me glissai sous les draps avec plaisir. Un sommeil peuplé de rêves étranges, comme toujours depuis ma tendre enfance, me gagna presque aussitôt et je ne me réveillai que tard le lendemain matin.

C’est la sonnerie du téléphone qui me tira du lit. Je répondis d’une voix ensommeillée et entendis aussitôt ma tante Hilda, joyeuse à l’autre bout du fil.

— Eh bien ! Quand je n’y suis pas, on se relâche, on dirait…

Il me fallut un certain temps pour que sa remarque sans méchanceté fasse son chemin dans mon cerveau embrumé. Je me retournai lentement pour constater que le cadran de ma table de chevet affichait un magnifique neuf heures trente. Il n’en fallait pas davantage pour que le brouillard se lève instantanément.

— Et merde ! lâchai-je, dépitée.

— Eh, ma grande ! Ce n’était pas une remontrance, me répondit ma tante d’une voix douce.

— Je sais, Tatie. C’est juste que j’avais prévu un certain nombre de choses à terminer avant ton arrivée et que le retard sera difficile à rattraper…

— Que peut-il bien y avoir de si urgent ? demanda-t-elle aussitôt.

Je me rendis compte que j’avais trop parlé. Je n’avais aucune réponse de prête et je m’apprêtais à bredouiller quelque chose, mais elle ne m’en laissa heureusement pas le temps.

— De toute façon, cela n’a aucune importance, compte tenu des circonstances. Tu seras satisfaite d’apprendre que je dois retarder mon arrivée d’une journée. Il me reste encore quelques achats à faire, l’un de mes rendez-vous a été reporté à demain et j’avais prévu dîner avec une vieille amie ce soir. C’est d’ailleurs la raison de mon appel, je ne voulais pas que tu t’inquiètes en ne me voyant pas revenir.

Je poussai malgré moi un soupir de soulagement. Une journée de plus ne serait pas de trop pour ce que je projetais.

— Merci de me prévenir. C’est une amie que je connais ?

Curieusement, ma tante se fit évasive, révélant seulement que c’était quelqu’un qu’elle avait connu avant son entrée au couvent. Quelque chose dans sa voix me mit la puce à l’oreille, mais je préférai ne pas poser davantage de questions. Après tout, j’étais plutôt mal placée pour la juger, compte tenu de ce que j’avais entrepris la veille. Je lui souhaitai une bonne journée et une soirée agréable. Elle fit de même avant de raccrocher. Je m’habillai et déjeunai en vitesse, avant de récupérer ma trouvaille et de monter au grenier.

Une fois l’éclairage rétabli, j’essayai la clé, qui tourna sans effort. Le coffre s’ouvrit dans un bruit mat. Le couvercle se souleva de lui-même, sous la pression de son contenu. Des vêtements tombèrent sur le sol, de même que des livres et… une dague, qui se ficha dans le plancher de bois. Tout en l’arrachant, je pris conscience de sa légèreté, mais surtout de sa beauté. C’était une arme ouvragée, au manche incrusté de pierres. J’avais davantage l’impression d’avoir une œuvre d’art entre les mains qu’un simple moyen de défense. En la retournant, je découvris une inscription derrière la lame, mais la langue m’était étrangère. Je reportai mon attention sur le contenu de la malle.

Les vêtements, conçus pour une femme, avaient une facture nettement médiévale ; trois magnifiques robes, deux jupes longues, trois chemises que l’on portait sous les vêtements, deux corsages, quelques jupons, une paire de grandes bottes de cuir noires et deux larges capes, dont l’une avec un capuchon. On aurait juré une trousse de voyage pour le Moyen Âge. Mais je n’étais qu’au début de mes surprises…

En fait d’armes, il y avait aussi une lourde épée. Les livres, au nombre de quinze, traitaient tous de sorcellerie, de magie, d’ésotérisme, de mondes parallèles ou de pouvoirs occultes. Je les feuilletai rapidement. Certains comprenaient plus de mille pages et tous étaient annotés de la même écriture fine que celle des lettres de la veille. J’étais de plus en plus perplexe. Je ne voyais vraiment pas l’utilité de cette malle, ni le pourquoi de sa présence ici. Je remis les vêtements en place, ainsi que les armes, et m’apprêtais à faire de même avec les livres lorsque je remarquai une feuille jaunie. Elle avait dû glisser de l’un des manuscrits.

Je la dépliai pour constater que c’était un certificat de naissance, datant de 1956, au nom d’Andréa Langevin, ma mère. La dernière ligne m’intrigua. Le document avait été signé à Sherbrooke, au mois de février. Je ne comprenais pas pourquoi le certificat provenait de cette ville alors que ma mère était née ici-même, dans cette maison. C’est à ce moment que je remarquai les différents noms inscrits plus haut et mon sang se glaça. Au lieu de Joshua Langevin et Mireille Savard, je découvris Hilda Langevin pour mère et un désolant « Inconnu » sur la ligne destinée au père. Je dus m’appuyer à une commode pour ne pas m’effondrer sous le choc.

Il devait y avoir une erreur, c’était impossible. Je possédais chez moi le document que je croyais authentique et voilà qu’il en apparaissait un autre, singulièrement différent. Comment pouvait-il y avoir deux certificats de naissance totalement dissemblables pour la même personne ?

Je refermai la malle, les mains tremblantes, et redescendis. Je m’arrêtai sur le palier, en proie au vertige. Je dus m’appuyer, une fois de plus, pour ne pas tomber. Je mis un certain temps avant de reprendre mes esprits, une douleur sourde aux tempes m’annonçant un puissant mal de tête. Jamais je n’aurais cru réagir aussi fortement devant une nouvelle de ce genre. Il me semblait nager dans l’irréel. Je descendis les escaliers, en tenant fermement la rampe de bois sculptée, l’impression de vertige refusant de se dissiper totalement. Je gagnai la salle de bain, où j’avalai deux comprimés d’acétaminophène. Je doutais cependant d’obtenir le résultat escompté, la douleur que je ressentais ayant une origine plus psychologique que physique.

Des questions se bousculaient dans ma tête et je tentai bien inutilement de mettre de l’ordre dans la masse d’informations nouvelles que je possédais depuis la veille. Tout était lié, j’en étais convaincue, mais je n’avais aucune idée de la nature de ce lien. Il me fallait une aide extérieure pour y arriver, et la seule personne qui pouvait me fournir une explication ne serait de retour qu’au coucher du soleil le lendemain. Je devais m’occuper jusque-là si je ne voulais pas trop réfléchir…

 

Naïla de Brume
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